Depuis longtemps déjà, les termes manquent pour décrire ce que le football doit à Lionel Andrés Messi Cuccitini. Pourtant, le lutin de Rosario continue de donner, guidant les mortels de l’Albiceleste vers les étoiles d’un dernier carré. C’est la troisième fois depuis 2014, c’est la millième fois dans le rêve collectif de la planète football.
L’Argentine pourrait bientôt disputer la sixième finale de Coupe du monde de son histoire, la troisième sous l’ère Messi – après 2014 et 2022 -, soit une de plus qu’au cours du règne maradonien (1986 et 1990). Aux yeux d’une majorité, la triple marque ne suffirait toutefois pas à dépasser l’empreinte laissée par Diego, el más grande de todos (et peut-être aussi celle d’O Rei). Qu’on se le dise, le récital du 22 juin 1986 à l’Azteca de Mexico est indépassable et classe El Pibe de Oro là-haut, tout là-haut. L’instant figé du vertigineux gol de todos los tiempos – accompagné de la voix et des larmes non moins célestes de Víctor Hugo Morales – constitue une apothéose. Le football n’a fait que décliner depuis, et Diego Armando dans son sillage, à moins que ce ne soit l’inverse (?). Son but puis la célébration (qui semblait celle d’un autre à cet instant) du 21 juin 1994 face à la Grèce se voulaient des actes de résurrection… avant finalement de résonner comme le glas des funérailles d’un mythe. C’était un peu la mort du football aussi, au pays du soccer. Depuis, le pognon et le marketing à outrance ont fini d’achever la jeune discipline (1848) qu’ils étaient – quoiqu’il en soit – bien destinés à posséder, à déchiqueter. La haine crasse des réseaux sociaux poursuit aujourd’hui le travail de sape. Dans cette nuée de vautours en tous genres, il ne semble plus rester qu’un seul garde-fou, la Pulga dont le format de poche lui permet de se faufiler – métaphoriquement – entre les affres de l’aseptisé. En cela, beaucoup des nouvelles règles apportées au jeu par les instances internationales violent ce qui faisait l’essence de ce sport, tout comme les diktats tactiques secondés par une technologie sans âme. L’instinct n’est plus, ou si peu.
L’après-Leo inquiète forcément ; l’astre céleste est le dernier à tenter ce dribble de barrio, à imprégner de magie chacun de ses mouvements. Il y a certes Yamal, mais à un tel niveau d’efficacité et de longévité, personne. Strictement personne. À 39 ans, en pré-retraite du côté de la MLS, il continue de rivaliser et parfois de donner la leçon à ceux qui sont ses cadets de dix ou quinze années. C’est encore le cas lors du Mondial 2026, épaulé par ses camarades de la Selección, sa dernière scène internationale à laquelle Ángel Di María manque indéniablement. Alors il s’agit déjà – et encore – d’un exploit, cette « demi », ses huit réalisations, sa flopée de passes décisives et son statut de meilleur buteur des Coupes du monde. Messi y va à l’économie, joue la carte de la rentabilité… et de quelle manière ! La jauge de carburant est presque sèche, mais elle indique juste ce qu’il faut pour qu’il puisse éclabousser de son talent la planète, mais pour se prêter aussi à la cause marketing dont il est nécessairement l’une des figures lors de ce Mondial, ne nous y trompons pas. Leo jusqu’à la dernière goutte, que l’on compare à un numéro sept portugais pour le bien de la photo, parce qu’il faut bien trouver quelque chose d’humain pour mesurer le génie. Et cela pourrait avoir quelque chose d’insultant parfois, car Messi ne s’évalue pas en statistiques, en trophées, en buts ou en passes décisives… Il s’estime bien davantage en vibrations à l’heure de le voir capter l’information puis de mettre la machine à exécution. Il est même infiniment plus que ce que l’œil voit. La statistique l’offenserait presque, seuls les mots du poète peuvent, au mieux, l’élever.
Deux mille vingt-deux l’a couronné roi, et il aurait même « fini le jeu » selon les collectionneurs, particulièrement ceux vouant un culte à l’artiste italien Silvio Gazzaniga. Mais no todo lo que es oro brilla (tout ce qui est de l’or ne brille pas), et cela n’était certainement pas tout pour lui, celui pour qui la jouissance balle aux pieds n’a pas d’égal. Sa grinta le poursuivra de toute évidence, après tout ça. Elle sera toujours là, sa soif éternelle de montrer qu’il a tout vu, puisqu’il est un univers parallèle où l’Argentin évolue, où la trotteuse de son horloge compte une seconde d’avance sur la nôtre. Elle suffit à ce qu’il puisse immiscer ce soupçon de divin, c’est là le présent de la petite souris qui vient se glisser sous l’oreiller, pendant que nous rêvons. Et dans nos rêves les plus fous justement… Qu’il est transcendant de le voir évoluer côté droit, de s’engouffrer dans la zone de vérité, seul ou à l’aide d’un coéquipier (tantôt Jordi Alba, tantôt Alexis McAllister) pour mieux feinter la horde qui se jette à ses pieds, le couteau entre les dents. Puis cette façon de glisser le cuir d’un enroulé du gauche dans le petit filet côte ouvert. Une fois, dix fois, cent fois, mille fois, un milliard de fois dans les rêves du petit Rosarino. Il continue de rire malgré les cohortes rageuses qui voudraient le voir tomber à chaque seconde, il pleure dix minutes après avoir frôle la tristesse d’une élimination face à l’Égypte. C’eut été (re)vivre prématurément le défilement des saisons, malgré une fin si imminente. Ô qu’ils aimeraient le voir faillir, ceux qui n’aiment plus le football, aveuglés… Messi n’a pas de frontière ni d’époque, il est ce tango céleste que l’on ne peut qu’apprécier. La lumière se fait, ils sont des centaines de millions qui prêchent à son église. Et les générations futures avec eux. Leo l’inaccessible, l’intouchable. Il est une émotion, la plus pure émotion dans son essence, et probablement – on ne le souhaite pas tant malgré tout – la dernière émotion du football.
A.B.
Crédit photographie : Enrique Marcarian (Reuters)